jeudi 20 septembre 2018

Rewind

"La patience est un arbre dont la racine est amère, et dont les fruits sont très doux." (proverbe persan)

Au début était l'envie. L'envie renaissante qui souffle sur des braises presque éteintes et ravive un brasier si ardent, si flamboyant, qu'elle a bien du mal à le circonscrire dans le seul âtre virtuel où elle prétend l'alimenter. Mais peut-être n'est-ce là qu'un vœu pieu qu'elle a formulé sans y croire vraiment, incapable de se duper elle-même sur le caractère équivoque de sa démarche qui la ramène en terrain connu et honni pendant de longues années. Bientôt ce feu obsédant la dévore jour et nuit, ne lui laissant plus une minute de répit, l'esprit toujours dans ses ailleurs fantasmatiques, un sourire énigmatique aux lèvres aux yeux de son entourage qui la voit jour après jour plus distraite, plus lointaine.

 

Derrière son écran, elle veille. Redécouvre comme au premier jour ses troubles émois, intacts, s'en amuse, s'émerveille, se libère, s'effarouche, tergiverse, s'emballe... Le regard irrésistiblement tourné vers ce Lui qui a capté sa pleine et entière attention comme l'hypnotiseur met en transe son sujet consentant. Elle est bel et bien ferrée et se débat inutilement au bout de sa ligne avant que d'être ramenée à la surface du réel, lors d'une rencontre qu'Il aura su provoquer à force de patience et de savoir-faire quand elle s'efforce de la repousser en déployant des trésors d'inertie et de doutes. Ce pêcheur de pécheresses qui n'aspire qu'à jouir de sa prise, corps et âme, l'éblouit autant qu'il lui inspire les plus vives inquiétudes, certaines parfaitement légitimes, tant il cultive le mystère autour de son personnage. Est-il de ceux qui, d'une main tendue sous le masque des plus aimables manières, s'empare d'un bout de doigt pour broyer le bras entier dans son engrenage infernal ?


Cette main pourtant, elle ne peut en détourner le regard. Elle sent, elle sait qu'elle s'en saisira tôt ou tard, c'est inéluctable. Ne l'a-t-elle d'ailleurs pas déjà fait ? Lui reste, chevillée au ventre, l'angoisse qu'Il ne la respecte pas, elle qui entend se livrer ainsi avec autant d'impudeur au vice et à la luxure de sa nature profonde. Suffisamment aguerrie aux pratiques psychanalytiques, elle comprend qu'il ne s'agit là que d'une projection de sa propre mésestime d'elle-même, qui l'accompagne depuis toujours et dont elle ne s'est affranchie que l'espace de quelques mois heureux, dans un tumultueux passé révolu. Elle aspire à retrouver le chemin qui, de chrysalide, aboutira à l'épanouissement de la femme qu'elle est quand elle n'étouffe pas sous la masse des innombrables strates superposées de complexes, tabous, morales, devoirs qu'elle a fait siens sous le joug d'une éducation qui ne lui a pas enseigné la confiance en soi et son droit individuel au bonheur. Cette transformation, contre laquelle son corps lutte de tout son poids, est la clé de sa reddition. Qui a déjà tourné d'un quart de tour dans la serrure de sa balance interne... Tic tac, c'est déjà l'automne et bientôt un nouveau printemps ?

© Benoît Bacou, Femme dans un cocon

 
© Tété, À la faveur de l'automne (2003)

16 commentaires:

  1. La racine est ta mère...qu'ajouter d'autre? Tout est dit....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "La racine est ta mère"... 🤔 S'agirait-il d'une insulte freudo-œdipienne de té-ci du neuf trois ???

      Supprimer
  2. Laissez pousser cet arbre, même amère, aimez le, il vous le rendra.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne fais pas que le laisser pousser, je l'arrose de mes débordements intimes et l'entretient régulièrement de mes émois fertiles qui sont engrais sulfureux propices à faire éclore pléthore de jeunes branches... ;-)

      Supprimer
    2. Aahhhhh!!! Les verges...souples... ;-)

      Supprimer
    3. Rire ! Vous me renvoyez toujours la balle à la perfection, du grand art, cher Christo. J'admire et je m'incline ;-)

      Supprimer
    4. Votre compliment me touche, ma Chère AnonyMiss! Mais je vous en prie, faites donc, inclinez vous... que ma verge puisse caresser votre séant... ;-)

      Supprimer
  3. Ce billet me touche, je m'y retrouve. J'ai besoin d'air...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis touchée qu'il vous touche, tant il est pour moi personnel et "précieux". Autant que ces moments bien réels qu'il ébauche d'une écriture tremblante d'émotion et d'appréhension, ces moments où rien n'est encore et tout semble possible, ces moments de construction lente et soignée qu'il ne faut pas bâcler au risque de voir l'ouvrage s'effondrer sur des fondations trop fragiles.

      Supprimer
  4. Je commente pour la première fois ici et pourtant je lis depuis un petit moment. Ce billet m'a également touchée.
    Je crois que certaines choses sont totalement inaliénables et on a beau faire semblant, ce dire que qu'on peut vivre sans, qu'on s'est trop donné, qu'on a trop souffert... À un moment où un autre on n'y revient, soit totalement de son plein gré en assumant ce désir si pronfond ou bien sur la pointe des pieds pour se protéger tout en clamant que cela n'est plus pour nous.
    Mais Lui a lu entre les lignes et évidemment il tisse une toile bienveillante pour nous y attirer et on succombe avec une incroyable lenteur, celle qui laisse le temps à notre corps et notre tête d'être prêts à nouveau à replonger et ainsi nous permettre de redevenir La femme que nous sommes.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je vous remercie, Céline, pour ce premier commentaire et je suis ravie que ce soit sur ce billet qui me tient particulièrement à cœur. Votre explication de texte est d'une telle justesse que je ne vois rien à ajouter, sinon que je partage pleinement votre foi en l'indomptabilité de certains désirs, à plus ou moins long terme, y compris après avoir, honteuse et confuse, juré mais un peu tard qu'on ne nous y reprendrait plus ! Alea jacta est

      Supprimer
  5. Une toile 'bienveillante', vraiment ? On tisse une toile pour attraper une proie afin de satisfaire son appétit, et non pour câliner ce qui se prend dedans.
    Appétit vorace et insatiable...
    Mais que sommes-nous face à autant de pouvoir de Sa part ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je vous remercie, Némésis, pour ce premier commentaire qui semble s'adresser à Céline ?
      Pour ma part, je répondrai qu'Il n'a que le pouvoir que l'on accepte de Lui donner, ni plus ni moins. Au delà, on sort des limites du libre consentement et cela relève de l'abus, situation délicate qu'il faut essayer de résoudre d'une façon ou d'une autre selon qu'il s'agit d'un dérapage involontaire et isolé ou d'une réelle intention de mal faire en faisant mal.

      Supprimer
  6. Mon commentaire rebondissait sur celui de Céline, mais bien pour m'adressez à vous. Même si, à me relire, une petite voix me dit que l'amalgame est facile. Le terme 'bienveillant' ne m'avait pas semblé adéquat, de mon point de vue uniquement (que Céline n'est prenne pas ombrage), car je n'y voyais pas de bienveillance dans ce désir ardent qui revient et brûle le ventre alors qu'on pensait l'avoir apprivoisé... Comme une dépendance qui ressurgi, un contrôle que l'on perd et mange tout notre temps à force de replonger dedans sans pouvoir (vouloir ?) sans échapper.
    Egalement, j'ai fait l'erreur de personnifier votre désir alors qu'il n'était qu'envie. A la relecture, j'ai compris que vous ne retombiez pas dans les bras de quelqu'un qui vous a utilisé, mais de quelque chose qui vous a jadis usé... mais peut-être pas tant que ça.
    Finalement, la toile est bien là. Sauf que c'est la proie elle-même qui la tisse et la place où elle veut.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je vous remercie de cet éclairage nécessaire :-)
      Le désir ne procède pas d'une fabrication de l'esprit conscient, il s'impose à nous, surgissant de nos profondeurs pulsionnelles. La bienveillance ne serait-elle pas alors de faire preuve pour soi-même de celle d'accueillir sans juger ni brider par un contrôle aussi chimérique que conditionné par la société ce désir (pour autant que ce dernier soit dans les limites de la loi), pour le mieux comprendre et le mieux vivre ? N'avons-nous pas assez de frustrations à gérer au quotidien pour nous abstenir d'en remplir nous-même le vase jusqu'à l'ultime goutte qui le fera déborder ?

      Quant à cette toile dont vous parlez, je veux croire que l'on est deux à la tisser, chacun de son côté, jusqu'à ce que les deux moitiés se rencontrent pour ne former plus qu'un même piège où les deux partenaires se laisseront prendre à leurs propres jeux ;-)

      Supprimer